Voyage Bora Bora
Les marins les plus près des étoiles...
Note de la rédaction : nous avons reçu le "coucou" d'une équipe de jeunes français installés en tant qu'organisateurs de voyages à La Paz, en Bolivie. Après avoir hésité entre plusieurs textes à vous offrir de leur part, nous avons penché pour le récit pétillant, plein d'humour et de tendresse de quelques aventuriers navigateurs sur le lac Titicaca. Un grand merci à Bruno (l'auteur) et aux Terra Andina boys !
Les marins les plus près des étoiles...
L’idée était fort simple : relier à la voile l’île du soleil, qui irradie de sa beauté sèche et sauvage le beau milieu du lac Titicaca, depuis notre port d’attache, en un long week-end.
L’idée était fort simple, mais sa réalisation tenait d’un grand rêve d’aventure... Car, sur nos préhistoriques embarcations de pêcheurs, le capitaine n’est jamais à bord : c’est le vent. Leur gréement aurique ne permet pas de le remonter, et il faut donc s’armer de patience, ou plutôt de stratégie, pour se retrouver vent arrière.
La principale difficulté, outre la distance, est le détroit de Tikina, qui sépare le grand lac Titicaca de son petit frère. Un corridor large de deux cents mètres, mais long de plus d’un mile, bordé de falaises abruptes. Car les rochers andins sont plus durs que le bois de nos coquilles de noix.
Deux fières embarcations, donc, deux capitaines et six moussaillons.
Le départ aura lieu jeudi soir, après une bonne truite au resto de Mario, un peu avant minuit. Et, pour une fois, on arrive à gréer sans trop de peine les lourdes embarcations.
De nuit, les vents sont favorables, plein Est, pour rejoindre et traverser le détroit.
Les marins les plus près des étoiles... Il est deux heures du mat. Je suis seul à la barre, devant mes pieds, trois sarcophages de plume enveloppent les copains, assoupis à même le fond humide de notre coquille. Les étoiles scintillent, la brise, froide, trois quart arrière, pousse El Tranquillo dans un silence ouaté. Derrière, à quelques longueurs, Alexandre barre Expression del Sol, l’autre barque, un peu plus longue. Seules ses mains dépassent de sont duvet, et sa frontale frétille au rythme du clapot. Il fait froid : les embruns gèlent, sur le pont...
On cherche dans la nuit l’entrée du détroit. Alexandre a pris son GPS, mais le froid l’a achevé : rien à en tirer ! Vers cinq heures, ça y est : j’aperçois comme une trouée à travers la montagne : je crie à Alexandre, et il confirme. Oui, Tikina, c’est bien là. Le vent sera donc de coté pour le franchissement. Ce n’est pas si mal. Je réveille les matelots : de toute façon, ils m’en auraient toujours voulu de les avoir laisser rater le spectacle. Car Tikina, c’est notre Cap Horn, à nous. Et pis y’a vraiment besoin de toutes les mains, de tous les neurones pour ce périlleux passage !
Toujours enveloppées dans leur duvet, Evone et Vica prennent leurs places d’observateurs : elles m’indiqueront d’éventuels haut-fond, ou des corps flottants. Giliane s’occupe du foc. On a rajouté cette petite voile, qui ne fait pas partie du gréement traditionnel, pour faciliter les virements et pour rendre El Tranquillo un peu moins lent : il doit voguer aussi vite que son grand frère, plus long de près d’un mètre. Et puis, c’est vrai, ça fait encore plus joli !
Vers six heures, la moitié du détroit est derrière nous. Les conditions sont bonnes : de nuit, la houle est modérée et le vent reste doux. On accoste au village de Tikina. Il faut en effet montrer les papiers du bateau lorsque l’on passe d’un lac à l’autre. Les formalité sont longues. Bien trop, à mon goût. Je suis impatient : tellement heureux à la barre de mon bateau !
Enfin, le soleil se lève alors que nous appareillons. Et c’est avec une certaine inquiétude que nous embarquons sur le grand lac. Les nombreux récits de Mario à propos des vagues, des âmes affamées des marins disparus, des tempêtes meurtrières, sont trop présents dans nos têtes. On verra, soyons prudent. La côte défile lentement, à gauche. L’île de la lune, petite sœur nocturne de notre objectif, est déjà visible, lointaine.
Le vent passe au petit largue, puis au pré. Vers midi, il est carrément de face, et forcit. La houle se lève. Les vagues sont cassées, agressives, arrogantes presque. De gros paquets de lac (?) cherchent à nous détremper. On hésite : soit on va se poser sur le sable d’une plage, on fait la sieste et une grosse bouffe, soit on tente malgré tout d’avancer. Mais se sera surtout pour le sport, car les vieux gréements, sans dérive, tirent des bords " carrés ", émoussés, même.
Comme, décidément on aime vraiment naviguer, on opte pour la seconde solution. Et c’est un vrai challenge que de tenter de ne pas reculer, dans ses dures conditions. Les phases critiques sont évidemment les virements : La grande voile est très lourde, très désaxée sur l’arrière, et le bateau reste facilement planté face au vent. Il faut alors, à la rame le remettre péniblement vent arrière, pour le relancer. Et chaque fois, c’est alors le gain d’un bord entier qui se retrouve détruit par la fausse manoeuvre. L’ambiance est donc très électrique, à bord : résolument sportive !
A chaque virement, je hurle : " laisse à contre, Giliane. Choque un peu, maintenant ! Il doit se gonfler, bordel ", et j’attends d’être presque vent arrière avant de border la voile et lofer de nouveau. C’est fou comme elle est peu douée en voile, notre Giliane. Je crois que pour elle le vent n’est rien de plus concret que le support du vol des papillons. Et notre bateau surchargé n’a vraiment rien d’un éphémère ! Finalement, on ne se plantera que deux fois. Ce qui n’est pas si mal ! A sept heures, on décide d’aller se poser sur une plage. On n’a progressé que d’environ un demi mile ! Mais on s’est battu comme des lions, on s’est tiré la bourre (et c’est comme chez Jacques Martin, tout le monde a gagné, car, du fait d’un malentendu, on n’essayait pas de rejoindre le même but !).
On se pose donc sur la plage, et ON s’offre une vraie bouffe, la première, avec tout plein de vin. En 20 heure de navigation, on a parcouru une vingtaine de miles, la moitié de notre chemin. Il faudra donc que les vents nous soient plus favorables par la suite si l’on veut être rentré à bon port avant l’heure buttoir de dimanche, minuit. Sacré challenge ! Je m’endors sur ces pensées.
Le lendemain, le soleil se lève, comme d’habitude. Mais cette fois-ci, nous aussi. Et c’est en embarquant que l’on boit notre café : le vent est bon et il faut en profiter : arrière, 4 ou 6 noeuds, le pied. De quoi rejoindre l’île de l’Inca en quelques heures... Et c’est effectivement vers midi que, tous émus et euphoriques, on vient racler nos coques de bois sur les galets d’une petite plage. Devant nous, escaladant droit la montagne, un escalier Inca relie ce port aux habitations et au temple. Trois fontaines rafraîchissent le paysage. Elles servaient lors de rites initiatiques Inca : une sorte de baptême.
Yes, yes, la première phase de notre rêve est un succès. Et l’on se prend pour Robinson Crusoé. On part en exploration de notre île. Elle est magnifique d’ailleurs : géologique, comme presque tous les paysages de Bolivie, mais aussi culturelle et humaine. On joue un long moment avec des gamins, fait des photos. C’est le bonheur, tout simplement.
Néanmoins, je reste sensible à l’aérologie : je suis à l’écoute du vent. Et, vers 18 h, ça y est, il se met à tourner, à s’orienter nord. Je sonne le hola. Il faut profiter de l’occase, car il ne nous reste qu’un jour et deux nuits pour rejoindre notre port : là encore, c’est du pur challenge.
On rembarque, grée laborieusement, et s’envole, à 3800 m au dessus du niveau de la mer.
Merveilleux coucher de soleil. On tombe une fois de plus amoureux de la cordillère, et également aussi un peu les uns des autres, l’ambiance étant si douce...
Le vent est arrière, mais très faible. Une vague risée, rien de plus.
Et le soleil s’abîme, pourpre, dans le lac. Et la voix lactée naît de la ligne de l’horizon. Et les ponchos s’ajuste sur nos épaules, les sourires sur nos visages...
On philosophe, un peu : le bonheur, qu’est-ce ? Le bonheur c’est, si l’on rencontre un crapaud qui traverse devant notre voiture, si l’on fait un écart pour l’éviter, et si celui-ci se transforme en une belle et jolie fée qui te demande : " fais un voeux, je l’exaucerai ! ". Le bonheur, c’est tout simplement lui répondre " Oh, gentille fée, surtout, surtout, ne touche à rien, ne change rien ! "
Et il fait nuit et les moussaillons s’endorment ! Je me retrouve, comme au premier jour, seul à la barre avec Alex, quelque encablures derrière, qui sifflote une berceuse pour ses mousses, en cherchant à suivre le rythme du clapôt.
Vers minuit, on tombe de fatigue. La brise s’est tu. Il ne se passe plus rien : l’univers dort. Alors, pour être en harmonie complète avec lui, on décide d’en faire autant. On rejoint, à la rame, une plage. C’est un peu froid, l’eau du Titicaca, quand il faut tremper les jambes jusqu'à mi cuisse pour tirer le bateau hors de l’eau...
Couvertures, duvet et dodo. Je m’endors en pensant au crapaud, et à ma fée...
Le soleil m’envoie un clin d’œil. Arf, c’est déjà dimanche, l’aventure doit continuer. Je saute sur le djembe, entame le seul rythme que je maîtrise vraiment. Ca marche, les moussaillons émergent. Tout le monde est conscient que la journée sera longue, que le temps s’écoule à rebours. Car, le matin, le vent nous est favorable. Petit déjeuné jeté dans une bonne humeur embrumée. On jette des regard amoureux à nos coque de noix. La houle est sympathique, le vent est sympathique, le soleil est tranquille. J’aime. J’aime la vie qui m’a offert tout cela. J’aime ce que j’offre à ma vie.
On embarque. Les manoeuvres de gréement sont une belle mécanique suisse. Et c’est parti. L’allure est bonne. Peu de chose à faire sur les bateaux par vent arrière (les pêcheurs naviguent en solitaire, et nous sommes quatre !). Christophe, le corsaire, en profite pour se laver le crâne, tout en dissertant sur la qualité de son shampooing Jean-Paul Gautier.. Plus tard, vers midi, on sort les réchauds. Encore des pâtes. Mais, cette fois, il y aura un dessert : un flan Alsa, parfum chocolat. C’est Giliane qui le prépare, amoureusement. Elle goûte : " BEURK, mais c’est immonde, ce truc ! ". Un masque de déception remplace le faciès émerveillé de nos frimousses. Dégueulasse ? Mais il arrive tout juste de France, ce flan ! Alexandre goûte et trouve l’explication : le parfum du Jean-Paul Gautier pollue le flan : fallait la laver, la gamelle ! Cette Giliane, cette Giliane, nom de dieu cette Giliane...
Déçu, on se concentre à nouveau sur le cap. Christophe sort les cartes, et propose un tarot. Le vent est si portant que l’on peut accoupler les deux voiliers, chacun la voile d’un coté. C’est magnifique, bien qu’un peu dangereux en cas d’empennage intempestif.
Vers deux heures, le vent se tait. Lac d’huile. Et le compte à rebours se met à tictaquer un peu plus fort dans nos têtes... Il y en a qui dorment, il y en a qui jouent. D’autres rêvassent. Giliane me fait la lecture d’un livre de Sepulveda, Le monde du bout du monde. Elle est si belle lorsque qu’elle s’applique, lorsqu’elle endosse ce rôle de mère. Je me crois une fois de plus amoureux... Je m’essaye une fois de plus à la pêche.
Vers dix neuf heures, le soleil se casse une nouvelle fois la gueule dans le lac. Et une petite brise se lève. D’abord tranquille. Il est grand temps. De nuit, nous abordons l’entrée du détroit. Le sentiment
de stress reprend sa place dans chacun de nos êtres. On vogue au large, vite, très vite. Trop vite ? Evone est sur la proue, le regard tendu en avant. Elle scrute l’eau, l’écume, à la recherche d’un de ces dangereux récifs. Je barre, l’oreille aux aguets. Tous les sens en éveil. A quelques mètres derrière, dans le sillage, Alex tient Expression del Sol. On a aucune envie que l’obscurité nous sépare. Être deux, c’est notre sécurité. Et ce n’est pas si simple, du faite de la différence de taille entre les deux voiliers.
La tension se relâche cependant progressivement. Le bonheur, l’émerveillement, la poésie sont les plus forts. Le village de Tikina défile maintenant à bâbord. Les administrations sont fermées, et l’on passera donc en fraude. On n’a pas le choix mais c’est embêtant, puisque les deux voiliers resteront enregistrés comme partie de la flotte du grand lac. Tant pis.
Et puis la nuit s’écoule, peut être pour les autres semblable à toutes les nuits. Mais pour nous....
J’ai mal aux yeux, à force de deviner le bateaux d’Alex. J’ai froid, comme tout le monde. J’ai pris le petit duvet. J’aurais du choisir mon gros sac de montagne. Mais j’avais peur de l’abîmer...
Depuis la douceur d’un duvet, par ce vent déjà frais, barrer est difficile. Le contraste est trop fort. J’imagine un instant une erreur, un naufrage. On aurait l’air de quoi, avec nos sac de plume, dans l’eau à quatre degrés ? Alors je n’y pense plus, me concentre sur le cap, sur les voiles, et reprends l’écoute en main - je l’avais enroulée autour de ma jambe gauche. Et le bonheur glisse au rythme du clapotis.
Je songe aussi à notre chance. C’est la première fois que l’on sort plus d’une journée sans rien casser. D’habitude, ça ce termine toujours à la rame. Le gréement est bien sûr le point faible des bateaux. Le pire étant le démâtage : la dernière fois, avec mes soeurs et un copine, on avait ramé 8 km, 3 heures durant. Des ampoules pour la semaine ! La voile, pourtant renforcée après chaque mauvaise expérience, se déchire en moyenne une fois sur deux, et la baume et les attaches du safran sont également forts fragiles. Je crois que ces ennuis répétés sont plus dus à notre style de navigation qu’aux embarcations elles-mêmes : habituées des 420 ou autre Hobbycat, on sollicite plus fort nos montures que les sages pécheurs boliviens, qui ne demandent qu’un moyen de locomotion. Ils sont loin d’une vision sportive de la voile. Bref, décidément, on aura eu de la chance... tant mieux, c’est déjà bien assez dur comme ça ! Je me reconcentre une nouvelle fois sur le cap.
Enfin, vers 23 heures, on est en vue de l’embarcadère du Mario. Je réveille tout le monde : va encore falloir se battre, on est vent debout. On décide, pour une fois, d’affaler et de faire chanter les rames. C’est pas très esthétique, certes, mais on n’a plus besoin de cela : les marins les plus près des étoiles, c’est nous.
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